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À première vue on pourrait être porté à croire que ses rapports avec le gouverneur en chef du Canada, George Prévost, étaient des plus chaleureux. C’était pourtant le contraire. Dans son compte-rendu de la bataille de Châteauguay, Prévost donnait tous les mérites de cette victoire au major général Abraham Ludwig Karl von Wattenwyl qui n’avait pourtant pas participé aux affrontements. La mauvaise foi du gouverneur envers Salaberry retarda les promotions qui accompagnaient généralement de tels exploits militaires. Si plus tard, Prévost recommanda officiellement Salaberry à un poste d’officier supérieur, il rédigeait, en même temps, un rapport qui dénigrait le héros québécois.

En fin de compte, Charles-Michel de Salaberry n'aura pas écrit la lettre qui suit inutilement puisque le 14 décembre 1818, il fut appelé à siéger au Conseil Législatif aux côtés de son père. Plus tard en 1822, il appuiera la pétition contre le projet d’union du Haut et du Bas-Canada. II mourut le 27 février 1829. Le texte original a été rédigé en anglais. Nous en reproduisons la traduction.

 

Chambly, le 29 déc. 1817

Monsieur,
J'espère humblement que votre Excellence jugera qu'il me revient de lui succéder au Conseil Législatif. Pour motiver cette revendication, je me dois d'étaler devant votre Excellence un bref état de mes activités militaires, en particulier celles accomplies pour le Roi dans mon propre pays.

M'étant enrôlé à un très jeune âge, j'ai d'abord été affecté aux Indes Occidentales (West Indies) pendant 11 années; j'ai été présent au fameux siège du Fort Matilda et, lors de l'évacuation, le général Prescot m'a choisi pour couvrir les nôtres et, quoique à peine âgé de 16 ans, j'ai alors eu à commander les grenadiers de mon régiment et cela à plusieurs autres occasions lors du siège ce qui me valut les remerciements du général. À la tête de cette même compagnie j'ai participé à la campagne de Dominica en 1795 où j'ai également eu à accomplir différents actes.

Lors de la campagne de Walcheren, j'étais l'aide-de-camp du Major général de Rottenburg et j'étais à la tête de la Brigade Légère au moment du débarquement; j'étais affecté au front et, avant l'assaut final, j'ai eu à participer à un certain nombre d'engagements.

Faisant partie de l'état-major du Major de Rottenburg au Canada un peu avant la déclaration de la guerre par les Américains, Sir George Prévost me demanda de lever le régiment des Voltigeurs canadiens. Un enrôlement efficace mena à la création rapide de ce régiment. Aussitôt son constant succès contre l'ennemi et le bon exemple qu’il a toujours su donner aux autres jeunes Corps et à la milice en général ne firent que démontrer le service que j'ai rendu au gouvernement en acceptant de l'organiser.

Lors de l'avance des 10 mille hommes du général Dearborn à Odell Town en novembre 1812, Sir George Prévost m'envoya avec une troupe de 400 novices ainsi que des paysans et quelques Indiens pour les empêcher de se rendre à L'Acadie. Cette mission a été un succès puisque j'ai fait échouer les efforts du général américain qui finit par lever le camp. J'ai été remercié pour cet acte dans les ordres généraux; j'ai omis de mentionner que durant cette campagne et durant la plus grande partie de la suivante, j'ai eu à diriger tous les avant-postes de l'armée et j'ai eu à commander quelques troupes régulières, toute la milice sédentaire affectée à la frontière, quelques bataillons de la milice incorporée et tous les Indiens.

En septembre 1813, le général Hampton ayant envisagé d'attaquer Montréal avec 7 ou 8,000 hommes, je fus envoyé avec environ 600 hommes et quelques Indiens pour empêcher les Américains de se rendre à L'Acadie. J'y parvins avec succès car, après quelques escarmouches, l'ennemi n'osa pas risquer une offensive générale dans les bois; en conséquence, il leva le camp et modifia son trajet pour se rendre à Four Corners. Je m'empressai alors de contrer la marche de l'ennemi et me retrouvai coincé entre ses avant-gardes et la Rivière Chateauguai (sic). Cette marche s'était déroulée dans une étonnante rapidité. Le 1er octobre, je suis allé surprendre l'ennemi à son camp de Four Corners avec 50 Voltigeurs et 150 Indiens et, après une chaude lutte où j'ai failli être fait prisonnier, je parvins à faire une reconnaissance et à semer une certaine confusion. Le 26 octobre, le général Hampton ayant mis en marche son armée d'environ 7,000 hommes, avec 13 canons, dans le but de forcer tous mes postes de défense et "d'obstruction", etc., et de se rendre ensuite à Cacknawaga, à une trentaine de milles derrière moi, pour y attaquer Sir Geo. Prevost. J'entrepris de l'attaquer durant sa marche avec seulement trois cents de mes hommes; au front « de ma première ligne »; le combat fut extrêmement chaud et se termina après quatre heures quand, à la suite de nombreuses tentatives pour forcer mon front et pour déplacer mes flancs, l'ennemi, sentant qu'il lui était impossible de parvenir à ses fins, cessa la lutte après une dure perte et se retira à cinq milles du champs de bataille. C'est ainsi que s'est terminé un combat qui donna de l'éclat au nom Canadien, grandit le caractère et l'esprit du peuple et accrût la confiance des soldats. De plus, ce succès fut extraordinaire et surprenant en ce qu'il empêcha d'une part l'invasion de Montréal et d'autre part les désastres qui auraient résulté si les armées de Hampton et de Wilkinson s'étaient regroupées. Pour le reste de la campagne, j'ai continué à harceler les arrières de l'ennemi en retraite. Pour ce service rendu, Sa Royale H. le Prince Régent fut heureux d'ordonner que ses remerciements me soient exprimés, lesquels furent mentionnés dans les ordres généraux et lus devant les troupes. J'ai aussi reçu (ce qui suit est écrit d'une autre main.) J'ai aussi reçu une médaille. Les deux chambres du parlement provincial furent heureuses de me témoigner leurs remerciements par un vote de félicitations et la Chambre d'assemblée alla plus loin en faisant parvenir une lettre au prince régent me recommandant fortement à la faveur de sa Grandeur Royale.

En février 1813, Sir G. Prévost me choisit avec mon régiment et quatre compagnies du 49è régiment pour nous joindre à l'expédition organisée contre l'ennemi à la rivière Salmon. Je me rendis à Coteau du Lac mais le Col. Scots fut obligé d'abandonner l'expédition.

En avril 1814, je fus envoyé à Lacadie avec 1800 hommes pour attaquer le Général Wilkinson mais il avait quitté Odell town avant que nous ayons pu nous y rendre. En juillet 1814, je fus une autre fois envoyé à Odell town avec 2,200 hommes, quelques artilleries et la plus grande partie des réguliers, pour tenir tête au général Izard qui était retranché à Champlain et menaçait Lacadie avec 6,000 hommes ( peu après l'arrivée de troupes françaises. La paix fut conclue, mon régiment fut réduit; recevant un demi-salaire, je pus me retirer à Chambly. Il est impossible d'exprimer toute l'inquiétude et toutes les fatigues que j'eus à supporter lors de cette guerre sans mentionner toute la responsabilité découlant de ma situation surtout si l'on considère le dur climat et les différents désagréments des lieux. J'ai oublié de mentionner que Sir G. Prévost m'a désigné au poste d'officier d'inspection pour toutes les troupes légères canadiennes et, malgré que cette nomination n'ait pas encore reçu l'approbation de l'Angleterre, j'exerce cette tâche en plus de commander la Brigade légère et d'entraîner la milice en temps de paix.

Dernièrement, j'ai été nommé compagnon de l'Ordre du Bain et il est superflu d'ajouter que, tout au long de ces 24 années de service, j'ai eu à participer à un très grand nombre d'événements ayant presque toujours été avec les troupes légères. »